Critiquer le Z Event est devenu presque compliqué.
L’événement récolte des millions d’euros pour des associations. Dès lors, toute critique peut rapidement être résumée par une formule particulièrement efficace : « Au moins, eux, ils font quelque chose. »
C’est vrai.
Mais récolter beaucoup d’argent ne devrait pas empêcher de s’interroger sur la manière dont on le récolte.
Et après dix ans de Z Event, une question mérite d’être posée : à quel moment la solidarité a-t-elle commencé à devenir secondaire derrière le spectacle de la solidarité ?
Le problème n’est pas l’argent récolté
Commençons par évacuer un faux débat.
Oui, le Z Event permet de récolter des sommes considérables.
Oui, des associations bénéficient réellement de cet argent.
Oui, mobiliser une génération souvent éloignée des formes traditionnelles de dons est une réussite.
Ce n’est pas cela que l’on peut sérieusement reprocher au Z Event.
Le problème réside davantage dans le modèle culturel qui s’est progressivement construit autour de cette collecte.
Car aujourd’hui, on ne regarde plus uniquement un événement destiné à financer des associations.
On regarde aussi une compétition.
Qui récoltera le plus ?
Quel streamer atteindra son prochain objectif ?
Quel défi sera débloqué ?
Quel sera le compteur final ?
Le don devient alors simultanément un acte de générosité, une monnaie permettant de débloquer du contenu et un élément du spectacle.
Et cette transformation mérite au minimum d’être interrogée.
La gamification de la générosité
Les fameux donation goals constituent probablement le meilleur exemple.
Un streamer annonce un objectif :
à 50 000 euros, il réalise un défi.
À 100 000, un autre.
À 200 000, encore quelque chose.
Cela fonctionne remarquablement bien.
Mais cela signifie également que la cause soutenue n’est plus nécessairement la raison immédiate du don.
Une partie du public donne aussi parce qu’elle veut voir son créateur préféré se déguiser, relever un défi, organiser une émission ou tenir une promesse spectaculaire.
En marketing, le mécanisme est parfaitement compréhensible.
Sur le plan caritatif, il est plus discutable.
On transforme progressivement la générosité en mécanique de récompense.
Le message implicite n’est plus uniquement :
« donnez parce que cette association en a besoin ».
Il devient aussi :
« donnez pour débloquer quelque chose ».
L'épisode de 2025 durant lequel une streameuse avait proposé un rendez-vous avec un fan parmi ses objectifs de dons — avant de retirer cette proposition après la polémique — montrait jusqu'où cette logique peut finir par aller.
Quand le compteur devient plus important que la cause
Le Z Event possède également un problème inhérent à son immense réussite : chaque nouvelle édition est comparée à la précédente.
Le record devient une information.
Le montant total devient un événement dans l’événement.
10 millions.
Puis davantage.
16 millions en 2025.
Et, pour cette dernière édition, la possibilité d’approcher ou de dépasser 20 millions est déjà évoquée.
Mais cette course aux records produit un effet pervers.
Une collecte de 8 millions d’euros serait objectivement extraordinaire.
Pourtant, après une édition à 16 millions, elle pourrait être perçue comme une baisse.
C’est absurde.
La solidarité ne devrait pas avoir besoin de battre son meilleur score annuel pour être considérée comme une réussite.
À force de présenter le compteur comme le grand suspense du week-end, on applique presque au caritatif les mêmes mécaniques que celles d’un événement sportif ou d’un lancement commercial.
La question devient : « Combien va faire le Z Event cette année ? »
Alors qu’elle devrait peut-être davantage être :
« Que va permettre concrètement cet argent ? »
Un événement caritatif qui coûte extrêmement cher
Il existe également une question beaucoup moins glamour : celle du coût de la machine.
Le Z Event est désormais une gigantesque production.
Locaux.
Technique.
Sécurité.
Hébergement.
Restauration.
Personnel.
Infrastructure.
Selon les informations publiées par Le Monde, l’organisation d’une édition peut représenter entre 600 000 et un million d’euros, et environ 80 % du financement de l'événement serait supporté par les associations bénéficiaires, même si différents dispositifs permettent d'en limiter ou d'en avancer une partie.
Attention : cela ne signifie évidemment pas que le Z Event « vole » l’argent des associations.
Les montants récoltés restent largement supérieurs aux dépenses engagées.
Mais cela révèle quelque chose d’important.
Le Z Event n’est plus une poignée de streamers installant leurs ordinateurs dans une salle pour récolter des dons.
C’est devenu une industrie événementielle temporaire.
Et lorsqu’un événement caritatif nécessite près d’un million d’euros pour exister, demander si cette débauche de moyens est toujours nécessaire n’a rien d’indécent.
C’est même une question saine.
Une énorme concentration de l’attention
Il existe ensuite un problème plus discret.
Pendant quelques jours, le Z Event concentre une quantité gigantesque d’attention autour d’une sélection d’associations.
Pour celles qui sont retenues, c’est évidemment formidable.
Mais cela démontre également à quel point le financement associatif devient dépendant de la visibilité.
Une association peut accomplir un travail extraordinaire pendant vingt ans dans l’anonymat et récolter péniblement quelques milliers d’euros.
Une autre peut bénéficier soudainement de plusieurs millions parce qu’elle entre dans la fenêtre médiatique d’un événement Twitch.
Ce n’est pas nécessairement la faute du Z Event.
Mais le phénomène illustre une dérive plus générale de notre époque :
nous finançons de plus en plus facilement ce qui réussit à capter notre attention plutôt que ce qui possède nécessairement le plus grand besoin.
Le Z Event ne crée pas ce problème.
Il le pousse simplement à une échelle spectaculaire.
Le choix des participants est devenu un problème politique
Pendant longtemps, le Z Event pouvait être présenté comme une grande réunion de streamers.
À mesure qu’il a grandi, cette innocence est devenue impossible.
Inviter quelqu’un signifie lui offrir une exposition extraordinaire.
Ne pas l’inviter devient également interprété comme une décision.
Et lorsqu’un participant fait polémique, c’est désormais toute l’organisation qui doit répondre.
L’édition 2024 avait notamment été critiquée pour son mode de sélection de certains participants à distance, basé notamment sur leurs audiences, sans contrôle approfondi préalable de leur historique public. Face aux controverses, plusieurs voix réclamaient alors une véritable charte de comportement.
En 2025, une charte a effectivement dû être introduite dans un contexte de nouvelles polémiques entourant certains candidats.
Cela montre les limites du modèle.
Plus le Z Event devient institutionnel, moins il peut prétendre n’être qu’une réunion entre créateurs.
Sélectionner ses participants devient nécessairement un acte éditorial.
Et donc une responsabilité.
Les polémiques finissent parfois par manger les associations
C’est peut-être le paradoxe ultime.
Chaque édition devrait théoriquement être consacrée aux associations.
Pourtant, une partie importante des conversations entourant le Z Event concerne régulièrement autre chose.
Untel est-il invité ?
Pourquoi un autre ne l’est-il pas ?
Cette association est-elle acceptable ?
Ce streamer a-t-il sa place ?
Quel donation goal a choqué Twitter ?
Qui a prononcé quelle phrase ?
Quelle communauté attaque quelle autre communauté ?
L’édition 2022 avait déjà connu une importante controverse autour du choix initial de GoodPlanet, finalement remplacée par cinq autres associations après plusieurs jours de contestation.
À mesure que le Z Event est devenu une institution du Web français, ses polémiques sont devenues elles aussi une partie du rendez-vous.
Et lorsque le débat sur les streamers prend davantage de place que le travail concret des associations, on peut raisonnablement se demander si le dispositif n’a pas perdu une partie de son objectif initial.
La générosité sous pression communautaire
Il existe enfin un phénomène plus difficile à quantifier : la pression du groupe.
Un spectateur voit défiler les dons.
Il entend :
« On bourre les dons. »
Il regarde son streamer préféré célébrer chaque nouveau palier.
Le chat s’emballe.
Les objectifs avancent.
Il reste quelques milliers d’euros avant le prochain défi.
Tout est conçu pour provoquer l'envie de participer.
Encore une fois, rien d’illégal ni nécessairement de malveillant là-dedans.
C’est même ce qui permet à la collecte de fonctionner.
Mais il serait naïf de prétendre qu’il n’existe aucune forme de pression sociale.
Les communautés Twitch reposent sur une relation extrêmement forte entre créateurs et spectateurs.
Certains regardent le même streamer plusieurs heures chaque semaine pendant des années.
Quand cette personnalité demande directement à sa communauté de contribuer, le pouvoir de persuasion est considérable.
C’est précisément ce qui fait la puissance du Z Event.
C’est également ce qui devrait pousser à utiliser cette puissance avec énormément de précautions.
Le paradoxe du Z Event
Et c’est finalement là que se trouve toute l’ambiguïté de l’événement.
Le Z Event est critiquable précisément parce qu’il fonctionne extrêmement bien.
Il a démontré que les créateurs numériques pouvaient mobiliser des communautés gigantesques.
Il a récolté des dizaines de millions d’euros.
Il a permis à des associations d'obtenir une exposition qu'elles n'auraient probablement jamais connue autrement.
Mais son succès a progressivement transformé une initiative caritative en gigantesque rendez-vous médiatique.
Avec ses stars.
Ses records.
Ses polémiques.
Ses exclus.
Ses opérations de communication.
Ses coûts.
Ses attentes.
Et son spectacle.
Au moment de sa dernière édition en 2026, les organisateurs eux-mêmes expliquent préférer arrêter au sommet plutôt que de laisser progressivement l'événement perdre de sa force. Après dix ans, le Z Event est devenu tellement important qu’il n’est plus possible de le considérer comme un simple marathon Twitch.
C’est une institution médiatique.
Et une institution doit pouvoir être critiquée.
Donner reste admirable. Le spectacle n’est pas sacré.
Il serait ridicule de conclure que le Z Event est « mauvais ».
Les millions récoltés ont une utilité concrète.
Mais il serait tout aussi simpliste de considérer que le caractère caritatif de l’événement interdit toute remise en question.
Une bonne intention n’immunise pas un système contre la critique.
On peut saluer l’argent donné tout en regrettant la gamification de la charité.
On peut respecter les associations tout en questionnant le coût de l'événement.
On peut apprécier certains streamers tout en contestant les mécanismes de sélection.
On peut admirer la mobilisation tout en trouvant malsaine la course permanente aux records.
Et surtout, on peut poser une question qui dérange :
si nous avons besoin de stars d’Internet, de défis absurdes, de records et de cinquante heures de spectacle pour nous convaincre massivement de financer des associations qui travaillent toute l’année, le problème est-il vraiment le Z Event ?
Peut-être pas.
Peut-être que le Z Event ne fait finalement que révéler quelque chose de beaucoup moins flatteur sur notre rapport collectif à la solidarité :
nous sommes capables d’être extraordinairement généreux, à condition que quelqu’un réussisse d’abord à nous divertir.
